« Moi j’ai dit « Bizarre, bizarre »? Comme c’est étrange! »

(Titre : réplique de Louis Jouvet, dans Drôle de Drame.)

   Nous nous sommes dit qu’il était important de commencer par s’interroger sur la notion d’étrange, de bizarre qu’on attribue à Cosmè Tura, et qui, je vous le rappelle, sera notre fil directeur dans ce blog.

   Afin de cerner le sujet, cherchons d’abord à définir ces mots : étrange et bizarre, et voir s’ils sont synonymes.

Encyclopédie Universalis

Voici l'apparence de l'Encyclopédie Universalis, au mot "bizarre".

   Dans leur historique, il est dit « Encyclopædia Universalis, maison d’édition indépendante de taille moyenne, développe son activité depuis la fin des années 1960 à partir de son produit principal, l’encyclopédie du même nom. D’entrée, cette dernière a été conçue pour être – ce qu’elle est de très loin – la plus importante encyclopédie généraliste de langue française (plus de 7 000 auteurs), et l’une des plus importantes du monde, équivalente à la célèbre encyclopédie américaine Encyclopaedia Britannica. » Nous entendons tout de suite : vantardise et compétition. Pas vous? Et avec ce qui suit? : « savoirs sûrs et garantis par la qualité de ses auteurs, parmi lesquels de très nombreux universitaires, tous choisis pour leur expertise et tous signataires de leurs articles. » Bon il est vrai que l’Encyclopédie Universalis détient un certain pouvoir sur la diffusion des connaissances humaines. Elle produit une version numérique, papier, mais aussi CD ROM qu’elle renouvelle tous les ans. De plus, elle est en lien étroit avec l’éducation puisqu’elle propose aux élèves et étudiants un accès à un site de « Ressources documentaires pour l’enseignement », accessible avec un identifiant et un mot de passe.  On peut également trouver une « Bibliographie sélective » en bas de page de chaque article. Et enfin, on insiste à la fin de cet « historique » sur le fait que cette encyclopédie est un « acteur essentiel dans le nouveau panorama qui se dessine de la transmission du savoir, de la culture et des valeurs qui les accompagnent. »

   Cependant, il est amusant et paradoxal de constater que certains articles et médias  sont en accès limité donc payant. En bas de page, il est écrit « …pour nos abonnés, l’article se prolonge sur 1 page… » Et l’article est carrément coupé dans la phrase. Ce n’est pas une page supplémentaire. C’est la suite de ce que vous êtres en train de lire, la fin de la phrase que vous avez commencé, à laquelle vous venez de vous intéresser. C’est donc vicieux. Sadique même.

Pour le contenu :
« Bizarre – Adjectif singulier invariant en genre :
– étrange, sortant de l’habituel
– en qualifiant un individu, changeant, excentrique, capricieux. »

   Donc lorsqu’on demande ce que signifie bizarre, on ne sait que nous donner des synonymes. Il y a tout de même « sortant de l’habituel », qui peut être une piste. Poursuivons avec le dictionnaire Larousse, avec le mot bizarre.

LAROUSSE Dictionnaire

Voici l'apparence de la page du mot "bizarre" de Larousse.

   Encyclopédie/Dictionnaire d’apparence assez interactive mais presque trop. En effet, il y a plusieurs zones de publicité : en haut, de chaque côté, en dessous… Et presque toutes sont animées – oui il faut bien attirer l’attention du visiteur. Du coup l’oeil se perd, et une fois que l’on a fait la recherche, on a du mal à voir le résultat, qui est pourtant en plein milieu. Mais il est perdu dans une mer houleuse de pub, et de widgets « ajouter » à Facebook, Twitter, Goggle Plus, Gmail etc. C’est à peine si l’on voit la barre sur le côté avec des citations et des expressions qui se rapportent au mot recherché – il y a une pub en plein milieu de la barre… Ce n’est donc vraiment pas agréable à regarder selon moi. Cependant, il faut reconnaître qu’il y a une fonctionnalité pratique : c’est le double-clic sur n’importe quel mot, qui renvoie à sa définition dans la section « Dictionnaire Larousse ». Sauf que cela ne fonctionne pas toujours – à moins que Larousse ne connaisse pas le mot « oeuvre » (par exemple)?

Et pour ce qui est du contenu :

« Bizarre
– Qui s’écarte de l’usage commun, qui surprend par son étrangeté ; insolite : Une aventure bizarre.
– Qui s’écarte du bon sens, dont le comportement est anormal : Un original un peu bizarre. »

   L’idée d’un écart revient. Le bizarre serait donc une forme de déviance. Pour mieux comprendre ce mot, il serait bon de chercher son étymologie. J’essaye avec le site du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

Voici le résultat de la recherche du mot "bizarre" sur le site du CNRTL.

   Le graphisme du site a l’air quelque peu démodé et archaïque. Le résultat de ma recherche aboutit cependant (et c’est presque une règle : si la plateforme est laide, alors le contenu est sérieux) à un contenu intéressant et référencé. Cependant le mode de présentation manque de clarté. Le résultat serait bien plus lisible s’il y avait, ne serait-ce que des retours à la ligne. Là c’est un bloc compact. Il y a juste quelques mots en gras, qui ressortent donc beaucoup. Il n’en reste pas moins que ce site est tout de suite pris au sérieux, car dès la page d’accueil, on a une présentation : « Créé en 2005 par le CNRS, le CNRTL fédère au sein d’un portail unique, un ensemble de ressources linguistiques informatisées et d’outils de traitement de la langue. » Cela nous indique d’emblée de quel type de source il s’agit, depuis quand elle existe etc. De plus, le site recense plusieurs portails et autres ressources numériques textuelles : dictionnaire du moyen français, divers outils, en ligne ou à télécharger. Ainsi, comme beaucoup de gens, le CNRS doit penser que fiabilité et esthétique attractive sont incompatibles.

Pour le contenu :
Bizarre vient du mot « bigearre », datant de 1544, qui signifie « extravagance, singularité ». Le mot bigearre prend ensuite le sens de « diversement coloré ».
Ainsi, le mot bizarre a trait avec le bruit visuel, la disharmonie donc. Et cela nous éclaire un peu plus sur les raisons du scepticisme envers Cosmè Tura. Il est vrai que ses tableaux sont loin de la « grazzia » de Raphaël ou de la divina maniera de Léonard De Vinci. Et il est vrai aussi que la Renaissance est considérée comme la période de l’ultime grâce et de la beauté classique antiquisante (cf. Introduction). Cependant, à trop vouloir ignorer des singularités, des électrons libres afin de constituer un style épuré, ce n’est pas faire de l’histoire de l’art. Pas à mon sens en tout cas. Si l’artiste a existé à ce moment, alors il faut le prendre en compte. Même s’il met à terre l’échafaudage « parfait » d’un style entier.

Au final, qu’est ce que le bizarre? Réfléchissons un peu.
C’est ce qui s’écarte de la règle établie. Et les règles ne sont que des habitudes. Mais a-t-on bien tous les mêmes habitudes? Il est évident que non. Le bizarre semble alors être une notion plutôt subjective. D’autant plus que nous considérons l’art des époques précédentes avec notre oeil, qui est un oeil contemporain, exercé par un esprit lui aussi contemporain. Ainsi certains tableaux nous paraissent tout à fait originaux ou même étranges (rien que si l’on considère la perspective de certains peintres, qui pour nous aujourd’hui est évidement « ratée » : exemple avec les crabes sans perspective, comme plaqués sur la toile, de Sano di Pietro, dans Scènes de la vie de St Jerome, 1444) alors qu’ils ne l’étaient pas forcément à l’époque où ils furent créés et inversement. C’est pourquoi l’on doit toujours se replacer dans un contexte de création particulier (voir quelles étaient les mentalités, les influences, les imaginaires collectifs). Et surtout connaître l’iconographie traditionnelle afin de pouvoir dire à quel moment un tableau, une iconographie est différente.

   Et encore, qu’est ce qui est qualifié de bizarre? Le thème, le traitement pictural de ce thème, le format? Dans le cas de Cosmè Tura, il semble que ce qui choque, c’est bien son style, sa « maniera ». En effet, ses thèmes sont on ne peut plus classiques : des Piétà, des Vierges à l’enfant, des dépositions de Christ. Rien de bien original pour l’Italie de la Renaissance. Et les reproches récurrents (à ce propos je vous invite à lire notre article sur l’éducation artistique de Cosmè Tura) concernent son trait, ses « drapés sculpturaux » etc. De plus, pour certains tableaux, il semble que Cosmè Tura ai fait montre d’un imaginaire tout à fait à part (par exemple sa Muse, 1455-60 entourée de statues de bêtes étranges), comparables à ceux de Carpaccio (détail d’un St George et le dragon, 1502) ou de Piero di Cosimo (La découverte du miel, 1505-10) par exemple.

   Le bizarre c’est aussi ce que l’on ne comprend pas. Et là il n’y a que deux solutions : fermer les yeux, par acceptation de l’ignorance ou parce que ce que l’on ne comprend pas nous effraye; soit au contraire les ouvrir bien grand, faire des recherches et essayer de comprendre. C’est bien évidemment, la deuxième solution que nous avons choisi.

C.R.

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